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Afrique : le troisième mandat présidentiel est-il toujours tendance ?

D’une bonne vingtaine en 2011, les présidents « à vie » sont passés à une dizaine aujourd’hui. Ceux que l’on pensait les plus indéboulonnables ont quitté le pouvoir à un âge avancé, peu de temps avant leur mort, comme Robert Mugabe, Abdelaziz Bouteflika ou José Eduardo dos Santos. Certains ont été chassés par les urnes, comme Yahya Jammeh en Gambie, d’autres par la rue, comme Blaise Compaoré au Burkina et Omar el-Béchir au Soudan.

Les plus déterminés à rester aux commandes, du Togo à Djibouti, en passant par le Cameroun, la Guinée équatoriale, le Congo, l’Ouganda, le Rwanda, Djibouti et l’Érythrée, alimentent une image de l’Afrique qui commence à dater. Les coups d’État récents (Burkina, Mali, Soudan, Guinée) et trois successions dynastiques (Tchad, Gabon, Togo) semblent relancer la mode du pouvoir à durée indéterminée. En dépit du nouveau putsch au Burkina Faso, le sociologue Francis Akindès, de l’université de Bouaké, doute de l’avenir des juntes en Afrique de l’Ouest : « On va vite se rendre compte qu’ils n’ont pas de projet. Ils viennent écourter le mandat d’une génération qui ne veut pas partir et promettent de changer les choses, mais sont piqués par le même virus : conservation du pouvoir sans calendrier précis. »

Par ailleurs, le retour des putschs semble éclipser les alternances pacifiques, qui sont devenues la règle plutôt que l’exception. « Nous assistons aux derniers soubresauts du régime autoritaire, un animal agonisant, analyse Alioune Sall, sociologue et spécialiste de la prospective, à la tête de l’Institut des futurs africains à Pretoria. La tendance est à une démocratisation d’ordre plus procédural que substantiel : des alternances se produisent, sans alternatives. Les peuples savent rejeter ceux qui les gouvernent, mais pas encore élire ceux qui portent un modèle alternatif de développement, le grand défi aujourd’hui. »

Le troisième mandat, de moins en moins en vogue

Nombre de Constitutions fixent un seuil de deux mandats présidentiels successifs, non renouvelables, et plusieurs chefs d’État se sont distingués en refusant d’en briguer un troisième. Joaquim Chissano au Mozambique en 2004, Olusegun Obasanjo au Nigeria en 2007 ou, plus récemment, Mahamadou Issoufou au Niger ont passé la main, comme c’est devenu l’habitude dans la plupart des pays d’Afrique australe, au Cap-Vert, au Ghana et au Kenya. Même la Mauritanie, un pays rompu aux coups d’État, a connu sa première alternance pacifique en 2019.

Les Printemps arabes et la chute de Blaise Compaoré, qui a voulu faire un énième mandat en 2014, ont créé une onde de choc. C’est au Burundi, par la suite, que Pierre Nkurunziza a été le premier à signifier qu’il était encore possible de s’imposer par la force en se faisant réélire pour un troisième mandat en juillet 2015 sur fond de répression massive et sans même faire modifier la Constitution. En République démocratique du Congo (RDC), Joseph Kabila a lui aussi tenté de jouer les prolongations, en vain. Soumis à la double pression de la rue et de la diplomatie, il a finalement passé la main en 2019.

« A prévalu en RDC un arrangement où celui qui n’avait pas gagné l’a emporté, tempère Thierry Vircoulon, chercheur à l’Institut français de relations internationales (Ifri). En Afrique centrale, il n’y a pas de démocratisation. Ne se fait jour nulle part un changement de gouvernance. La tradition du putsch persiste en Guinée, et les coups d’État au Mali et au Burkina Faso marquent une régression, tandis que les pays sous stress sécuritaire sont en train de s’effondrer sur le plan politique. Le régime éthiopien, aux prises avec la guerre civile, voit toute tentative de démocratisation rayée par les conflits. »

Hier la Côte d’Ivoire, demain le Sénégal ?

Après la mort soudaine de son successeur désigné, le Premier ministre Amadou Gon Coulibaly, emporté par un infarctus en mars 2020, le président ivoirien Alassane Ouattara est revenu sur sa décision de céder sa place aux jeunes générations. Au pouvoir depuis la violente crise postélectorale de 2011, il a décidé de briguer un troisième mandat « dans l’intérêt supérieur de la nation », et l’a emporté haut la main avec 94 % des voix en 2020. La Constitution, modifiée en 2016, six ans après la crise postélectorale, limite à deux les mandats successifs. Elle aurait alors « remis les compteurs à zéro », selon les autorités.

Aujourd’hui, tous les regards sont braqués sur Macky Sall, président du Sénégal, qui entretient le flou autour d’un éventuel troisième mandat en 2024. Aminata Touré, ancienne Première ministre, a claqué fin septembre la porte du camp présidentiel en raison de ce manque de transparence. Faut-il s’attendre à un remake des émeutes de 2011, lorsque le président sortant Abdoulaye Wade, qui avait déjà fait modifier la Constitution en 2001 pour instaurer le quinquennat et se présenter une troisième fois, cherchait à l’amender de nouveau afin de remporter le scrutin avec seulement 25 % des voix ?

« C’est oublier que la politique n’est pas toujours rationnelle, répond le prospectiviste Alioune Sall. Les exercices de météo sont très risqués, surtout à 15 mois du scrutin. L’environnement international compte beaucoup, et le Sénégal occupe une place importante dans le maintien de l’ordre en Afrique de l’Ouest. Seule certitude : Macky Sall pense bien au troisième mandat et se montre proactif, contrairement à l’opposition. S’il se représente, il le fera certainement dans le cadre d’une alliance, par exemple avec le Parti démocratique sénégalais, qui lui permettra de remporter le premier tour. » À la question de savoir si l’exemple donné par Alpha Condé, renversé en Guinée quelques mois après avoir décroché un troisième mandat, pourrait être dissuasif, Alioune Sall répond : « Alpha Condé a peut-être payé, mais Ouattara n’a rien payé… Il reste le pion qu’il a été dans le dispositif français et soutient Macky Sall. »

Quant au Gabon, un cap s’annonce lui aussi difficile, avec un troisième mandat dont on ne peut prédire s’il provoquera une crise ou non. La limitation de mandats a été supprimée en 2018 dans la Constitution et Ali Bongo, qui n’a pas officiellement annoncé sa candidature, a affirmé en mars dernier qu’il « serai[t] là ».

AFP

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